La cellule souche : Ultramag’
Extrait de Encré dans la tribune #2 - décembre 2020

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    Si en avril 2019 il était un peu tôt (et mes projets un peu flous), j’ai laissé tout ça mûrir en gardant ce contact dans un coin de ma tête. Forcément, un an plus tard, Encré dans la tribune lancé, j’ai renvoyé un message et Fabrice a accepté notre demande d’interview. Il était donc temps de remettre l’église au milieu du village et de commencer par le commencement ! Voici donc la présentation de Ultramag’, le premier fanzine généraliste français !

    Toute histoire commence par un début, c’est un principe immuable. Le premier coup de pioche, la première pierre, la première lettre posée sur une page blanche : « l’idée zéro ». Celle qui nécessite de l’audace et une bonne grosse paire de baloches. Parce que forcément quand on essuie les plâtres, on s’expose à la critique facile, souvent de personnes qui n’ont rien tenté et ne le feront probablement jamais. Puis on manque de points-repère donc on tâtonne, on persévère et, qui sait, si l’idée est bonne, elle fera des petits et on en parlera peut-être encore trente ans plus tard…

    Alors on a cherché, fouiné pour trouver la première idée, celle qui a conduit un supporter français à se lancer dans la création du premier fanzine généraliste français. On vous accordera que l’idée n’était pas nouvelle mais fallait avoir l’envie et la motivation pour l’importer dans notre pays. Ce « zine zéro » c’est Ultramag’. On l’a donc lu, parcouru, scruté pour trouver tout indice nous permettant de remonter à son auteur : Fabrice B. Maintenant, il nous restait plus qu’à le retrouver… On est les premiers à avoir dénoncer les réseaux sociaux qui ont condamné les formats papiers et fait évoluer les mentalités dans un sens qui nous déplaît. Sauf qu’au final, ce ne sont peut-être pas eux les coupables, mais l’utilisation que nous en avons fait. Plutôt que de se jeter sur ces nouveaux moyens pour délaisser le papier, il aurait fallu s’en servir pour améliorer la qualité de nos zines. On a tous fait l’erreur mais j’ai l’impression qu’on vient enfin de le comprendre—pour notre plus grand bonheur. Revenons-en à notre histoire, un nom saisi et quelques clics plus tard, j’atterrissais sur la page d’une personne qui semblait bien être celle que je cherchais : un ancien logo du CU84 dans ses photos, un ancien Ultra’ de chez moi comme connaissance commune, ça ne laissait pas de place au doute. J’ai donc envoyé un message (oui oui, ça part souvent d’un message dans mes histoires).

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Fabrice, un grand merci d’avoir accepté de nous répondre. Je t’avais contacté il y a plus d’un an au tout départ de l’aventure Zines de France et, même si tu avais tourné la page, tu avais eu des mots bienveillants à notre encontre et je t’en remercie. Je te laisse commencer par les présentations, si tu peux retracer pour nos lecteurs ton parcours en tribune..?

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Natif de Pertuis dans le Vaucluse, je me suis rendu pour la première fois au stade Vélodrome en décembre 1985, à l’occasion d’un match… OM-PSG ! J’avais quatorze ans, quarante mille spectateurs (au moins…), l’enceinte du boulevard Michelet était bouillante, toute parée de bleu et de blanc, je n’ai quasiment aucun souvenir du match (0-0), je n’avais d’yeux que pour les tribunes, un véritable choc ! J’ai ensuite assisté à quelques matches à Marseille lors des saisons 1985-1986 et 1986-1987, dont la finale de Coupe de France perdue contre Bordeaux au Parc des Princes en 1987, lors d’un déplacement épique, rentré en force sans place de stade, des tribunes bondées, en feu, et, malgré la défaite, la décision était prise, abonnement aux Ultras Marseille la saison suivante en 1987-1988 ! J’ai gravi petit à petit les marches au sein du groupe : création de la Section Pertuis en 1990, mégaphone et capo des Ultras à partir de la saison 1992-1993, président du groupe et salarié de la boutique Virage Sud à partir de 1998. J’ai quitté mes fonctions en octobre 1999, au soir d’un déplacement à Manchester en Ligue des Champions… Pendant toutes ces années, j’ai tout vu et tout connu de la vie Ultra’, et j’en garde de merveilleux souvenirs !

« À jamais le premier ! »

 

Sauf erreur de notre part, tu es donc le créateur du premier fanzine de supporters français « généraliste » avec Ultramag’ en 1990. Comment est-ce que te vient l’idée de te lancer dans cette aventure et quelles sont tes motivations au départ ?

 

L’idée est venue à la lecture d’un fanzine espagnol, dont je me suis inspiré au départ pour me lancer, avec l’envie de faire partager mon intérêt pour le monde des tribunes au plus grand nombre.

 

Est-ce qu’en parallèle tu contribuais aussi au zine de ton groupe ?

 

Pas encore à cette époque. Ce fut le cas un peu plus tard, tout comme, en parallèle, la rédaction d’une feuille d’infos format A4 sur les activités de la Section Pertuis, le Qué de nove ? – « Quoi de neuf ? » en provençal.

 

J’imagine que tu avais des sources d’inspirations, que ce soit de groupes français ou d’autres généralistes étrangers ?

 

Je me nourrissais de différentes lectures, principalement celle de Supertifo, de mes expériences sur le terrain lors des déplacements que j’effectuais, de mes échanges avec de nombreux correspondants français et étrangers.

 

Est-ce que tu as un attrait de base pour le format papier ou est-ce que c’est juste le format qui correspondait à l’époque ?

 

Dans les années 1990, on découvre petit à petit l’informatique. Pas d’Internet évidemment, le format papier s’impose donc. Ceci dit, j’ai l’âme d’un collectionneur et, pour moi, rien ne remplace le papier (livres, journaux, magazines…).

 

On est en 1990, donc forcément c’est le système D : découpage, collage, photocopiage. Des bons souvenirs ? T’imprimais ça au travail ?

 

C’est tout à fait ça, le système D, la débrouille ! Machine à écrire, papier, ciseaux, colle, trouver une imprimante pour photocopier à moindre coût, quitte à faire des kilomètres, je me souviens de m’être rendu à   Aix-en-Provence sur le lieu de travail de mon parrain pour imprimer un numéro !

À combien d’exemplaires était tiré Ultramag’ ?

 

Difficile de répondre sans me tromper, je dirais une centaine d’exemplaires…

 

Et derrière il faut expédier tout ça. Matthieu de Le Douzième homme nous expliquait qu’il était connu à la Poste à la fin de son aventure1. Toi aussi tu as noué des contacts avec des postiers ?

 

Oui, avec du personnel de la Poste locale et avec le personnel des petites et grandes surfaces où je commandais des copies de centaines de photos de tribunes pour des échanges avec des correspondants ou de la vente via un petit catalogue que j’avais créé !

 

« Ultramag’, la revue de tous les Ultras », c’était un réel souhait de mutualiser le travail avec le plus grand nombre d’Ultras ? Comment est-ce que tu fonctionnais pour les différentes contributions et les reportages d’autres groupes étrangers ?

 

J’ai toujours eu, et j’ai encore, la notion d’échange et de partage, l’envie et le souhait de fédérer. Je souhaitais que tout le monde puisse s’exprimer, s’informer, présenter son groupe et parler de sa passion. Les contributions émanaient principalement des échanges avec mes correspondants, ou parfois par la traduction d’articles piochés dans des fanzines ou des magazines, pour la partie étrangère.

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Édito du #1 (avril 1990)

Les numéros font autour d’une trentaine de pages, ce que je trouve plus qu’honnête pour l’époque. Il y a pas mal de reportages en Espagne et en Italie. Tu avais pour habitude de t’y déplacer souvent ? Est-ce que tu te souviens de publications étrangères de l’époque ?

 

J’ai effectué quelques déplacements à l’étranger, principalement en Italie, puis dans les pays où l’OM disputait une Coupe d’Europe, j’ai des souvenirs diffus de fanzines ou de magazines étrangers que je lisais…

Une rubrique que j’aime bien (et que je pourrais reproduire sans problème) c’est le « Le Championnat du dessin Ultra’ » où, à chaque numéro, il fallait voter entre différentes propositions. L’interaction avec les lecteurs est essentielle pour tenir dans le temps ?

 

J’ai toujours pensé que pour qu’un support, un projet ou une aventure fonctionne, il fallait impérativement que le plus grand nombre puisse s’exprimer. L’idée du concours de dessins et d’un vote allait dans ce sens !

L’un des gains de ce concours était une série de photos. Dans une autre rubrique de ce numéro, on aborde notamment ce sujet. Les corres’, les échanges, à cette époque c’est la seule façon de se faire une culture tribune ?

 

Exactement, les seuls échanges se faisaient par courrier, au(x) stade(s) physiquement, les moyens étaient donc extrêmement limités, on scrutait donc avec impatience chaque jour l’arrivée du facteur, en espérant recevoir une, ou plusieurs enveloppes, qui avaient toujours le goût d’un trésor ! Mais le vrai apprentissage de la culture tribune, c’est le terrain, donc les matches à domicile et les déplacements pour se faire une réelle idée du mouvement en France et en Europe.

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Article Frente Atletico (#2, juin 1990).png
Article Brigate Nero Azzurre (#1, avril 1990).png

Je trouve que le sommaire était plutôt cohérent, mêlant la France (« Panorama national ») et l’étranger (« Tifosi » pour l’Italie et « Hinchas » pour l’Espagne). Est-ce qu’il y a une rubrique que tu appréciais plus qu’une autre ?

 

Il faudrait que je me replonge dans la lecture de quelques numéros pour pouvoir répondre, mais j’appréciais l’ensemble des rubriques.

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« Panorama national » dans le #1 (avril 1990) consacré au Loire Side (Nantes)

Au fil des numéros, le zine évolue logiquement en mixant les différentes tendances et en laissant de plus en plus de place à la scène hools. Sup'mag vivra quelques années plus tard le même phénomène. Est-ce que c’était nécessaire pour coller un peu plus à ton lectorat ou c'était juste une volonté de représenter toutes les tendances ?

 

Le fanzine était le reflet des personnes avec qui j’avais des échanges et des contacts, la scène « hools » faisait partie du mouvement, on ne pouvait donc pas ne pas en parler.

 

Toute histoire a une fin, celle de Ultramag’ s’interrompt en 1992 après dix numéros. Est-ce que tu te souviens des raisons qui te poussent à arrêter ?

 

Cette activité me prenait énormément de temps, début du service militaire en octobre 1992 pour dix mois, je prends des responsabilités au niveau du groupe, difficile de mener de front tout cela !

 

J’ai tendance à croire que, quel que soit le résultat, il y a toujours du bon à retirer de ce genre d’expérience. Pour beaucoup, il s’agit juste de quelques feuilles de papier anecdotiques pour un public marginal mais, même si tu as tourné la page, est-ce que tu en as tiré des points positifs qui t’ont fait avancer par ailleurs ?

 

Que des points positifs : les échanges, les rencontres, l’apprentissage, la reconnaissance, sont autant d’éléments qui m’ont fait grandir et m’ont permis de mener ensuite de nombreux projets tout au long de ma vie, personnels et professionnels, avec une certaine réussite et la satisfaction du travail bien fait !

Le zine, témoin de l’évolution de la culture Ultra’

 

Sans jouer les anciens combattants, tu as connu le début du mouvement en France, puis as suivi son évolution. Comment caractériserais-tu la mentalité Ultra’ dans les années 1990 ?

 

Les années 1990 marquent le boom du mouvement Ultra’ en France avec la naissance, l’émergence, de nombreux groupes, l’arrivée de jeunes gens motivés, prêts à vivre leur passion de manière festive, colorée et organisée, créant une émulation entre toutes les villes où ce nouveau type de supportérisme voit le jour. De grands souvenirs où nous avions énormément de latitude et où nous n’étions pas pollués par le tout répressif et le tout restrictif… De vraies belles années, sans faire le vieux combattant !

 

Même si on l’a peut-être perdu en route, le zine, symbole des cultures underground, était le format idoine pour coller à ce type de mentalité ?

 

Oui, en effet : petit format, pratique, mais riche en tous points, ce qui a fait son succès, et, d’ailleurs, votre action de le (re)mettre à l’honneur en est la plus belle preuve !

 

Vaste question, mais qu’est-ce qu’un bon fanzine pour toi et quel rôle doit-il avoir ?

 

Le fanzine ne peut être que bon s’il est honnête, si les articles sont de qualité et collent à la réalité du terrain. Je recevais parfois des écrits qui n’avaient rien à voir avec mes expériences dans les tribunes où je me rendais… Parfois, le côté un peu « mytho » prenait le pas, il fallait donc faire le tri !

Est-ce que quand tu sors Ultramag', tu as en tête ce que j’appelle la dualité du fanzine, à savoir témoigner de son époque et jouer un rôle éducatif (que ce soit en montrant ce qu’il se passe à l’étranger ou en informant un public non avisé) ? Ou est-ce que c’était juste le moyen de te faire plaisir ?

 

La notion de plaisir est prépondérante, vitale. Encore aujourd’hui dans tout ce que je fais et entreprends. Mais les notions de témoignage et d’éducation sont toutes aussi fondamentales, elles sont le ciment et servent de base pour avancer, progresser et devenir meilleur. C’est pour cela que j’ai beaucoup de respect pour nos aînés et pour les anciens, qu’ils soient Ultras… Ou pas !

 

Après l’arrêt de Ultramag’, il y a Sup’mag qui arrivera, même s’il est très difficile de les comparer, tant l’objectif n’était pas du tout le même. Est-ce que tu as continué à t’intéresser aux publications issues des tribunes ?

 

J’ai toujours gardé un œil avisé sur les tribunes. J’étais abonné à Sup’mag, plus récemment à Gazzetta ultra’, on ne décroche jamais vraiment…

 

Pour moi, mon amour du format papier tient au fait que c’est le meilleur témoin de son époque, le seul format capable de traverser le temps. La preuve, quasi trente ans après, tu te retrouves à répondre à nos questions parce que ces exemplaires ont été produits. Forcément, tu n’avais pas ça en tête à l’époque mais qu’est-ce que cela t’inspire ?

 

Cela me conforte dans mon sentiment que le temps passe, certes, mais que seuls les écrits restent, et tous les supports écrits comme les livres, les journaux, les magazines ou les fanzines sont les témoins d’une période, d’une époque, que toutes et tous peuvent découvrir, à tout moment.

Grâce à notre recensement, on a pu s’apercevoir qu’après l’apogée des années 2000, le fanzine a subi un lent déclin jusqu’à quelques années en arrière. Paradoxalement, il semble connaître un regain d’intérêt. Qu’est-ce que tu en penses et quel avenir tu imagines pour les publications papiers ?

 

L’arrivée et le développement de l’Internet, l’explosion du mobile et du tout-connecté, ont bien évidemment relégué le papier de quelques places. Mais ma génération, qui a connu ce support, a un devoir de le faire découvrir aux plus jeunes, en les incitant à lire, à toucher la matière, à classer les articles selon ses goûts. Le temps n’aura pas d’emprise sur les publications papiers si nous faisons l’effort de les faire découvrir à nos enfants.

 

On a l’habitude de terminer par une petite série de questions rapides…

 

« Ultramag’ », pourquoi ce nom ?

La contraction de « Ultras » et « magazine », tout simplement !

Quelle est ta couverture préférée ?

Allez, disons la couverture du #3, par chauvinisme !

 

Est-ce que tu as ou avais un fanzine préféré d’un autre groupe ?

Par amitié avec Just J., responsable du groupe à l’époque, le fanzine B.U.S.E. de la Brigade Ultra’ de Mulhouse.

Ta rubrique préférée dans un zine (celle que tu vas lire en premier) ?

Lorsque je lis un fanzine, je feuillette dans un premier temps, et, avant de le lire dans l’ordre de la première à la dernière page, je serais plutôt enclin à aller vers une interview ou une présentation d’un groupe Ultra’.

 

La rubrique ou l’article le plus original que tu ais trouvé dans un zine ?

Il me faudrait me replonger dans la lecture de tous les fanzines que j’ai gardés pour peut-être pouvoir répondre à cette question !

 

Une anecdote cool de rédaction ?

Idem que la réponse précédente !

 

Une anecdote galère de rédaction ?

Aucune, du moins pas que je me souvienne… La galère, c’était plutôt le peu de moyens pour arriver à sortir quelque chose de propre !

 

En 2020, faire un fanzine papier sur les fanzines : idée de génie ou utopie ?

Si ce n’est pas une idée de génie, ça y ressemble ! Quoi qu’il en soit, donner la possibilité à celles et ceux qui ont connu tous ces fanzines de les revoir, par couvertures interposées, ou pouvoir les faire découvrir aux plus jeunes, c’est juste énorme, bravo et félicitations !

 

Merci encore pour tes réponses. En tant que premier zine des tribunes françaises, on se doit de te laisser conclure cette interview…

Pour tout vous dire, je n’aurais jamais imaginé un jour répondre à une telle interview, quel voyage dans le temps ! Je vais, dès que possible, me remettre en quête de mes cartons stockés au garage du domicile familial, pour toucher du doigt le travail fourni à l’époque, et faire découvrir tout cela à mon fiston de douze ans ! Pour le reste, une pensée à tous les passionnés qui ne peuvent s’exprimer dans les stades à cause de cette satanée situation sanitaire, amitiés Ultras à toutes celles et ceux que j’ai croisés au cours de ces intenses années de supportérisme impliqué ! Que l’Histoire continue…